À Echallens, duel pour le Conseil d’État : quand la politique vaudoise fait plus de bruit qu’un budget cantonal
Vincent Rey
• •7 min de lecture • Echallens
Mercredi soir à Echallens, il se passait quelque chose d’assez rare pour être signalé :
plus de cent Vaudois étaient réunis dans la salle du Conseil communal pour écouter… un débat politique.
Oui, un vrai débat.
Sans raclette gratuite.
Sans loto.
Sans match du LHC.
Juste deux candidats, des micros, des questions parfois piquantes et un public manifestement bien décidé à tester les arguments.
Sur scène :
Jean-François Thuillard, député UDC du Gros-de-Vaud, agriculteur et ancien président du Grand Conseil.
Roger Nordmann, socialiste lausannois et ancien conseiller national, connu pour manier les chiffres avec la précision d’un fiscaliste un soir de déclaration d’impôts.
Entre les deux, tentant de maintenir le calme démocratique :
Sylvain Muller, journaliste à 24 heures, chargé de modérer le débat et d’éviter que la soirée ne tourne à un concours de slogans.
Mission réussie.
Personne n’a renversé sa chaise.
Et c’est déjà un bon point pour la démocratie vaudoise.
Echallens, ce « fief » qui n’a pas tout à fait joué le rôle du public acquis
Sur le papier, la soirée ressemblait à un match à domicile pour Jean-François Thuillard.
Le candidat UDC est élu du district, agriculteur du coin et figure bien connue du Gros-de-Vaud.
Bref, si la politique était un match de hockey, on aurait dit qu’il jouait à domicile avec les supporters derrière lui.
Sauf que…
La salle s’est révélée plus nuancée que prévu.
Entre enseignants, élus locaux, citoyens engagés et curieux venus écouter, les questions ont parfois pris un ton nettement plus critique.
À certains moments, on aurait presque pu croire que la Riponne avait discrètement organisé une sortie scolaire à Échallens.
Comme quoi, même au cœur du Gros-de-Vaud, la politique n’est jamais aussi simple que sur une carte électorale.
Une élection qui n’était pas prévue au menu
Si ce débat existe, c’est à cause d’un événement qui a secoué la politique vaudoise : la démission de Rebecca Ruiz.
Une démission surprise qui a ouvert une place au Conseil d’État et déclenché une élection complémentaire.
Dans la course figure également Agathe Raaboussi, candidate d’Ensemble à gauche.
Mais soyons honnêtes : dans les discussions politiques du canton, beaucoup observent surtout le duel Nordmann-Thuillard.
Un duel qui ressemble à un classique de la politique vaudoise :
la gauche urbaine contre la droite rurale.
Ou si l’on préfère :
Lausanne contre le Gros-de-Vaud.
Nordmann : le professeur de politique
Roger Nordmann a pris la parole avec l’assurance de quelqu’un qui a passé vingt ans au Parlement fédéral.
Son diagnostic est simple : le canton traverse une crise politique et il faut ramener une culture du compromis.
Autrement dit, selon lui, la politique vaudoise doit redevenir ce qu’elle était censée être :
Une machine à fabriquer des accords plutôt qu’une fabrique de crises.
Nordmann a rappelé son expérience fédérale, où les alliances se construisent parfois entre partis très différents.
Traduction politique :
Gouverner un canton ne consiste pas à gagner un match…
mais à éviter que tout le monde quitte la patinoire en colère.
Thuillard : l’homme du terrain
Face à lui, Jean-François Thuillard a choisi une autre approche.
Moins technocratique, plus directe.
Son message est clair : l’UDC représente une part importante des électeurs et doit retrouver un siège au Conseil d’État.
Mais surtout, il insiste sur son parcours.
Agriculteur.
Syndic pendant de nombreuses années.
Député.
Bref, quelqu’un qui connaît le terrain.
Son style politique est simple :
Moins de théorie,
plus de pragmatisme.
Et lorsqu’il parle de gouvernance, il utilise une image qui a fait sourire la salle :
« Quand il y a une étincelle, il faut l’éteindre tout de suite. »
Une philosophie qui résume bien sa vision :
Éviter que les débats politiques ne se transforment en incendies administratifs.
Fiscalité : le moment où la température a vraiment monté
S’il y a bien un sujet qui a fait vibrer la salle, c’est la fiscalité.
Jean-François Thuillard soutient l’initiative visant à réduire certains impôts de 12 %.
Selon lui, la fiscalité vaudoise est trop lourde pour la classe moyenne.
Roger Nordmann n’est pas du tout du même avis.
Selon lui, les baisses d’impôts précédentes ont déjà creusé un déficit important dans les finances cantonales.
Et une nouvelle baisse risquerait d’obliger l’État à réduire certaines prestations publiques.
Autrement dit :
Thuillard veut redonner de l’oxygène fiscal aux contribuables.
Nordmann veut éviter que le budget cantonal ne finisse sous assistance respiratoire.
La salle, elle, semblait apprécier le spectacle.
Parce que dans le canton de Vaud, rien n’anime plus un débat que les impôts.
Santé : le dossier qui pèse 40 % du débat
Autre sujet incontournable : la santé.
Un département qui représente environ 40 % du budget cantonal.
Roger Nordmann a insisté sur le vieillissement de la population et les défis que cela représente.
Dans vingt-cinq ans, le nombre de personnes de plus de 80 ans pourrait doubler dans le canton.
Cela signifie :
Plus de soins à domicile,
Plus d’EMS,
et surtout plus de personnel soignant.
Jean-François Thuillard a lui aussi reconnu l’ampleur du défi.
Mais il insiste surtout sur la pénurie de médecins de famille.
Un problème bien réel dans plusieurs régions.
Et qui pousse parfois les patients vers les urgences pour des problèmes qui pourraient être traités ailleurs.
Bureaucratie : l’ennemi commun
Moment assez rare de la soirée : les deux candidats se sont retrouvés d’accord.
Le sujet ?
La bureaucratie.
Entre les formulaires, les procédures et les systèmes informatiques qui ne communiquent pas toujours entre eux, plusieurs citoyens ont exprimé leur ras-le-bol administratif.
Roger Nordmann a parlé de moderniser les systèmes informatiques de l’État.
Jean-François Thuillard, lui, a plaidé pour freiner la croissance administrative.
Deux approches différentes.
Mais un constat partagé :
dans le canton de Vaud, remplir un formulaire peut parfois ressembler à un marathon administratif.
Drogue, sécurité et hooliganisme
La sécurité a également été abordée.
Roger Nordmann a évoqué l’idée d’une police cantonale unique et l’adaptation de la politique de lutte contre la drogue.
Jean-François Thuillard a insisté sur la nécessité de soutenir les forces de police et de lutter plus fermement contre le deal.
Et lorsque la discussion a glissé vers l’hooliganisme dans le football, la salle s’est soudain animée.
Comme quoi, dans le canton de Vaud, parler de football peut parfois provoquer autant de réactions que parler d’impôts.
La politique vaudoise dans toute sa splendeur
Malgré les divergences, la soirée s’est déroulée dans une ambiance relativement respectueuse.
Les deux candidats se tutoient.
Et plusieurs moments ont provoqué des rires dans la salle.
Une scène qui rappelle une particularité de la politique suisse :
On peut débattre pendant deux heures…
et rester capable de discuter ensuite autour d’un verre.
Conclusion
Après plus de deux heures de débat, les discussions se sont poursuivies à l’apéritif.
Et c’est peut-être là que la politique vaudoise montre son vrai visage.
Parce qu’ici, on peut être en désaccord sur la fiscalité, la santé, l’énergie ou la sécurité…
et finir la soirée en disant :
« Bon… on va boire un verre ? »
Et à ce moment-là, miracle démocratique :
Socialistes, UDC, PLR, verts et indécis se retrouvent autour du même chasselas.
Preuve qu’au fond, dans le canton de Vaud, la politique reste un sport local.
Un peu bruyant parfois.
Un peu piquant souvent.
Mais toujours pratiqué avec un certain sens de l’humour.
Et à Echallens, ce soir-là, la démocratie a fait ce qu’elle sait faire de mieux :
Parler, débattre… et terminer par l’apéro.
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