Fusils interdits : quand le Canton vise les abbayes et touche le bon sens
Vincent Rey
• •5 min de lecture
Alors que les premières abbayes de la saison s'apprêtent à faire résonner les fanfares dans les villages vaudois, une autre musique s'est invitée dans les préparatifs. Une musique moins festive. Celle des courriers administratifs.
À quelques jours des premières fêtes, le Service de la sécurité civile et militaire a annoncé la fin immédiate du prêt des fusils militaires provenant de l'arsenal de Morges. Une pratique pourtant en vigueur depuis des décennies et qui permettait aux participants ne possédant pas leur propre arme de participer aux concours de tir.
L'explication tient en quelques lignes : après une analyse interne, le Canton a constaté que cette mise à disposition reposait sur un accord historique sans véritable base légale écrite.
Voilà donc le problème.
Pas un accident.
Pas un incident.
Pas un problème de sécurité.
Pas une dérive.
Un papier.
Ou plutôt l'absence d'un papier.
Pendant des décennies, le système a fonctionné. Les armes étaient retirées à l'arsenal, utilisées dans des stands encadrés par des spécialistes, puis restituées quelques jours plus tard. Les fêtes avaient lieu. Les villages vivaient. Les rois étaient couronnés.
Et soudainement, en juin 2026, quelqu'un découvre qu'il manque une base légale.
Il faut reconnaître un certain talent.
Car identifier un problème vieux de plusieurs décennies et conclure qu'il doit impérativement être réglé la semaine précédant les premières abbayes relève presque de l'exploit administratif.
La question qui se pose aujourd'hui n'est d'ailleurs pas celle de la légalité.
Si une convention manque, rédigeons-la.
Si une base légale doit être précisée, précisons-la.
Si le cadre mérite d'être clarifié, clarifions-le.
Mais pourquoi toujours commencer par l'interdiction ?
Pourquoi dans le canton de Vaud semble-t-il devenu plus facile d'interdire que de faire preuve de bon sens ?
Car enfin, les sociétés concernées ne sont pas apparues la semaine dernière. Les réservations avaient été effectuées depuis janvier. Certaines avaient même reçu récemment la confirmation que tout était en ordre. Les autorités connaissaient parfaitement la situation.
Alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi à quelques jours des fêtes ?
Pourquoi lorsque les bénévoles ont déjà consacré des centaines d'heures à l'organisation de leur manifestation ?
Mystère.
Ou peut-être faut-il simplement admettre qu'entre les bureaux lausannois et les villages vaudois, la notion d'urgence ne signifie pas toujours la même chose.
Dans les villages, une abbaye n'est pas un dossier.
Ce n'est pas une ligne dans un tableur Excel.
Ce n'est pas une procédure à traiter avant vendredi midi.
Une abbaye, c'est un morceau d'identité.
C'est une fanfare qui répète depuis des mois.
C'est un comité qui cherche des sponsors.
C'est une société de jeunesse qui monte une cantine.
C'est un village qui se prépare à accueillir ses habitants, ses anciens et ses visiteurs.
C'est parfois plusieurs années de travail bénévole pour quelques jours de fête.
À longueur d'année, les autorités parlent de cohésion sociale, de vivre-ensemble, de bénévolat et de patrimoine immatériel.
Les abbayes n'en parlent pas.
Elles le font.
Depuis des siècles.
Et c'est peut-être là toute l'ironie de cette affaire.
D'un côté, le Canton finance des études sur le lien social, multiplie les stratégies pour renforcer la vie associative et cherche des solutions pour recréer du vivre-ensemble.
De l'autre, il complique la vie de l'une des traditions qui produit naturellement tout cela depuis des générations.
Il faut croire qu'une tradition populaire qui fonctionne sans intervention administrative finit toujours par inquiéter quelqu'un.
Le plus étonnant reste la méthode.
Personne ne semble avoir pensé à réunir les sociétés concernées autour d'une table.
Personne ne semble avoir envisagé une période transitoire.
Personne ne semble avoir imaginé qu'une solution pouvait être trouvée avant de créer un problème.
À croire que dans certains services, le panneau « interdit » sort plus vite du tiroir que le panneau « discutons-en ».
Pourtant, les abbayes ne demandent aucun privilège.
Elles demandent simplement du respect.
Du respect pour les bénévoles.
Du respect pour les traditions.
Du respect pour les villages qui continuent à faire vivre ce patrimoine sans rien demander en retour.
Car au fond, cette affaire n'est pas une histoire de fusils.
C'est une histoire de regard.
Le regard que nos autorités portent sur leur propre patrimoine.
Un patrimoine qu'elles aiment célébrer dans les discours, mais qu'elles semblent parfois découvrir avec étonnement lorsqu'il est encore vivant.
Les abbayes survivront.
Comme elles ont survécu aux guerres, aux crises, aux changements d'époque et à toutes les modes passagères qui prétendaient savoir mieux qu'elles ce qui était bon pour les villages.
Les bénévoles trouveront des solutions.
Comme toujours.
Les sociétés s'adapteront.
Comme toujours.
Parce que sur le terrain, lorsque surgit un problème, on cherche généralement à le résoudre avant de l'interdire.
Mais cette affaire laissera un goût amer.
Celui d'une décision tombée d'en haut, sans dialogue, sans transition et sans véritable considération pour celles et ceux qui font vivre ces traditions depuis des générations.
Car au fond, ce ne sont pas quelques fusils qui ont mis les Vaudois en colère.
C'est cette impression grandissante que, dans certains bureaux, il est devenu plus facile d'interdire que de faire preuve de bon sens.
Réussir à se mettre à dos les tireurs, les fanfares, les bénévoles, les villages, les sociétés locales et une bonne partie du monde politique à quelques jours des fêtes...
Il fallait le faire.
Et sur ce point au moins, l'État de Vaud mérite d'être félicité.
Le tir était parfait.
La cible, en revanche, était la mauvaise.
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